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Santé et prospérité : le paradoxe des liens entre l’exploitation des ressources naturelles et les déterminants sociaux de la santé

Santé et prospérité : le paradoxe des liens entre l’exploitation des ressources naturelles et les déterminants sociaux de la santé

Melissa Aalhus

C’est bien connu : la santé est largement influencée par toute une gamme de facteurs environnementaux, sociaux, culturels et économiques interconnectés. Il en résulte complexification de la relation entre la santé des populations et les industries qui exploitent les ressources naturelles. Or, l’économie canadienne est étroitement liée à l’extraction et à l’exploitation de ces richesses, qui créent de l’emploi et génèrent des recettes fiscales, contribuant ainsi au bien-être collectif et économique du pays. Ce lien est particulièrement fort dans les collectivités situées à proximité des ressources, où leur exploitation constitue un moteur de développement économique régional et contribue au bien-être financier de nombreuses personnes et familles et au financement de programmes et d’infrastructures locales. Prenons par exemple le nord-est de la Colombie-Britannique, véritable carrefour des secteurs du pétrole et du gaz naturel, des mines et de la foresterie. On doit à cette région plus de 20 % de la production économique de la province, et le revenu moyen dans certaines de ses collectivités figure parmi les plus élevés de la Colombie-Britannique. Cela dit, malgré la relation que l’on observe habituellement entre bien-être économique, revenu et santé, les résidents de cette région sont en bien moins bonne santé que leurs concitoyens du sud; leur espérance de vie est significativement plus basse que la moyenne provinciale et leur taux de maladie, de blessure et de mortalité ainsi que leur charge de morbidité sont disproportionnels et inéquitables. C’est là l’essence d’un paradoxe dont les effets ne s’observent pas seulement dans le nord-est de la Colombie-Britannique, mais aussi dans de nombreuses régions riches en ressources naturelles au Canada et partout dans le monde.

La connaissance que l’on a des effets de l’exploitation des ressources naturelles sur la santé et la gestion que l’on en fait sont traditionnellement axées sur les effets d’expositions à des éléments de nature biochimique (p. ex., altération de la qualité de l’air ou de l’eau). Cela dit, le fort volume de recherches menées dans les trente dernières années établit assez clairement que les facteurs sociaux sont d’importants déterminants de la santé, et les effets sociaux, culturels et économiques de l’extraction des ressources suscitent un intérêt accru et de grandes inquiétudes. Une masse de données probantes de plus en plus imposante indique que ces effets (on peut en somme parler de leur « incidence sociale ») sont interreliés et déterminent de diverses façons les résultats de santé pour les personnes et les collectivités. Mais leur intensité varie, de sorte que, par exemple, la santé de communautés autochtones établies en région rurale et éloignée en subit les contrecoups d’une manière disproportionnellement élevée.

Réflexions personnelles sur le paradoxe santé et prospérité

Ayant passé la plus grande partie de ma vie à Fort St. John (principal centre de services du nord-est de la Colombie-Britannique), j’ai assisté à de grandes mutations environnementales et socioéconomiques attribuables à l’exploitation des ressources naturelles. Ce sont les répercussions sociales qui ont pour moi la plus forte charge émotionnelle : mentionnons entre autres les témoignages de personnes vivant dans leur véhicule en hiver (puisque la moyenne des loyers a suivi la même courbe de croissance que ceux de Vancouver); les périodes de pression si intense sur le système de santé que les résidents doivent faire la file à l’extérieur pendant des heures avant l’ouverture des cliniques pour obtenir un rendez-vous (avec des personnes âgées qui, connaissant bien le processus, allaient jusqu’à amener leur chaise pliante); ou les amis qui, forcés de s’isoler dans des campements éloignés durant plusieurs mois pour travailler, consomment des drogues pour survivre au déracinement… La région que j’ai connue n’est plus celle où mon père a grandi; l’extrême richesse y côtoie désormais l’extrême pauvreté, et le taux de crimes violents y est élevé (la région occupe le 4e rang au pays pour l’indice de gravité des crimes violents), ce qui est particulièrement préoccupant dans le cas des femmes et des communautés des Premières Nations. Mon intention n’est pas de passer sous silence les avantages indéniables de l’industrie (p. ex., pour le revenu et la sécurité financière des personnes et des familles, ou encore le sentier pédestre intérieur gratuit) ni l’incroyable résilience et l’impressionnante capacité d’adaptation des résidents et des travailleurs locaux. De toute évidence, malgré ces avantages, la santé des résidents traîne derrière celle de leurs concitoyens et il faut que leurs histoires et les difficultés qu’ils vivent soient reconnues.

Effets sur les déterminants sociaux de la santé

J’ai commencé à travailler au bureau de la santé et de l’exploitation des ressources de Northern Health en 2015. Beaucoup d’activités liées à l’incidence sociale de l’exploitation des ressources y visaient le développement de nos connaissances sur le sujet et le fait de créer des occasions par l’entremise de partenariats avec des chercheurs et de collectes de données probantes. Une part de ce travail est résumée dans un rapport résumant les effets de cette exploitation sur les déterminants sociaux de la santé. Il est intéressant de noter que bon nombre des situations dont j’ai moi-même été dans le nord-est de la Colombie-Britannique sont observables dans les données probantes provenant d’autres collectivités qui, au Canada et ailleurs dans le monde, sont axées sur les ressources naturelles. Ces données semblent indiquer que malgré les avantages et les occasions qu’offre l’exploitation des ressources, des effets sociaux cumulés se font sentir dans les collectivités rurales et éloignées et nuisent à la santé de la communauté, surtout à celle des populations vulnérables. Le rapport souligne également que malgré l’émergence de pratiques exemplaire en ce qui a trait à l’évaluation, à la gestion et à la surveillance de ces effets, les ressources nécessaires pour les contrer et les données probantes accessibles sur le sujet comportent des lacunes majeures.

La recherche en pratique

Nous avons commencé à mettre ces connaissances en pratique en appuyant l’approbation de projets d’envergure (comme la mise en œuvre du processus d’évaluation environnementale de la Colombie-Britannique) ainsi que d’autres initiatives et décisions concernant les politiques. Bien que ça n’ait pas toujours été facile, nous avons été en mesure d’établir des objectifs communs et des solutions pratiques chez certains de nos partenaires tenants d’une exploitation saine et durable. Les décideurs, industries et collectivités sont de plus en plus sensibles aux effets de l’exploitation des ressources naturelles, mais, de toute évidence, il reste beaucoup de travail à faire. De solides partenariats devront s’affairer à harmoniser la masse de données probantes, les systèmes de surveillance et les mesures de soutien des collectivités pour favoriser une meilleure compréhension de ces effets et trouver de meilleurs moyens d’y réagir.

Les collectivités dont l’économie locale est étroitement liée à une industrie et qui doivent continuellement s’adapter aux pressions découlant de l’exploitation des ressources naturelles, des changements démographiques et des fluctuations socioéconomiques ne peuvent gérer par elles-mêmes les effets de l’exploitation des ressources sur la santé. Les communautés rurales et éloignées et les communautés autochtones ont besoin du soutien franc des établissements et des organismes chargés de mener des études et de veiller à la santé et au bien-être de la population pour voir la situation s’améliorer à cet égard et atténuer les iniquités en matière de santé dont elles sont victimes. En adoptant une approche équilibrée fondée sur les partenariats, on peut réduire l’incidence sociale de l’exploitation des ressources naturelles à l’échelle locale et à plus grande échelle (p. ex., changements climatiques) et offrir des possibilités et des résultats équitables à tous les citoyens en matière de santé, en plus de favoriser la santé et la prospérité de manière durable au Canada.

Pour en savoir plus

Profil de l’auteure

Melissa Aalhus a travaillé dans toutes sortes d’établissements de recherches et d’organismes œuvrant dans le domaine de la santé publique. Elle s’est jointe à l’équipe du bureau de la santé et de l’exploitation des ressources de Northern Health en 2015. Depuis, elle a participé à de nombreux processus d’évaluation environnementale dans divers secteurs d’activité, contribué à la révision de lois et de politiques, apporté son soutien à des travaux de recherche et cosigné plusieurs guides des bonnes pratiques. Elle est l’auteure principale d’un rapport sommaire sur les effets de l’exploitation des ressources naturelles sur les déterminants sociaux de la santé préparé en collaboration avec le British Columbia Observatory for Population and Public Health. Melissa Aalhus occupe également le poste de coordonnatrice régionale de la succursale du nord de la Colombie-Britannique de l’observatoire sur l’environnement, la communauté et la santé. Titulaire d’un baccalauréat en sciences de la santé de l’Université Simon Fraser, elle a grandi dans une famille établie à Fort St. John en Colombie-Britannique depuis quatre générations. Ayant pu y observer un important développement industriel, elle a acquis une connaissance unique des difficultés auxquelles sont confrontées les collectivités contraintes de s’adapter aux changements découlant de l’exploitation des ressources naturelles.